Victor Hugo, lettre à Léonie Biard :
" Samedi - trois heures du matin.
Je rentre. J'ai ta lettre. Cette douce lettre, je l'avais lue aujourd'hui
dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous
ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs
au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête
autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent
et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument
et qui s'épanouissent comme tu es reine dans mon coeur.
Oui, j'avais lu dans tes yeux ravissants cette lettre exquise, délicate
et tendre que je relis ce soir avec tant de bonheur, ce que ta plume écrit
si bien, ton regard adorable le dit avec un charme qui m'enivre. Comme
j'étais fier en te voyant si belle! Comme j'étais heureux
en te voyant si tendre!
Voici une fleur que j'ai cueillie pour toi. Elle t'arrivera fanée,
mais parfumée encore; doux emblème de l'amour dans la vieillesse.
Garde-la; tu me la montreras dans trente ans.
Dans trente ans tu seras belle encore, dans trente ans je serai encore
amoureux. Nous nous aimerons, n'est-ce pas, mon ange, comme aujourd'hui,
et nous remercierons Dieu à genoux.
Hélas! Toute la journée de demain dimanche sans te voir
! Tu ne me seras rendue que lundi. Que vais-je faire d'ici là ?
Penser à toi, t'aimer, t'envoyer mon coeur et mon âme. Oh!
de ton côté sois à moi! à lundi! -- Ã
toujours ! "