La
tribune d'Ariane Fornia, écrivain
Demain, c’est la Saint-Valentin , et vous, célibataire, êtes déjà pris de
nausées à la vue des magasins, qui grouillent de petits cœurs agglomérés aux
vitrines comme des cafards sur un vide-ordure. Les rues empestent le bouquet de
roses, toutes les bijouteries semblent s’être mises en mode grande section
maternelle et tentent de faire passer pour le comble du chic lespetits cœurs
multicolores qu’on trouve en cadeau dans les magazines féminins. Pour fuir ce
vomissement de kitsch, vous vous plongez dans votre journal et, horreur, des
cupidons fessus viennent vous narguer à longueur de colonnes. Une envie de
meurtre vous envahit ? Courage, célibataires, rangez votre bazooka. En réalité,
le 14 février, c’est votre fête.
Alors que tous les gens en couple
semblent avoir subi une ablation du cerveau, vous restez digne. Votre voisine,
superstitieuse, est persuadée que son cher et tendre lui enverra une lettre
d’amour si elle traverse tout le boulevard sans mettre le pied sur une ligne Â
du coup, elle évite même les passages piétons ? Pendant qu’elle se fait
écrabouiller par un livreur pressé, vous ricanez cruellement, bien à l’abri.
Votre collègue porte un tee-shirt nounours rose fluo qui couine «Bisou !» quand
on appuie dessus, offert par sa dulcinée ? Vous savourez le privilège d’être
élégant et de bon goût (en plus, si ça se trouve, il a le caleçon assorti).
Votre meilleure copine sanglote comme une tripotée de chiots abandonnée sous
prétexte que l’amour de sa vie a oublié la Saint-Valentin ? Cela ne risque pas
de vous arriver, et vous pouvez finir votre journée sans ressembler à un flan
oublié au soleil, l’oeil rougeâtre, deux traînées de khôl en travers des joues.
Vous, célibataire, ne gaspillerez pas votre argent en cucuteries immondes, vous
n’exploserez pas votre forfait à des conversations qui font honneur à la pensée
humaine, du type «Coucou mon amour, je suis à la laverie en train de terminer le
programme 7 et je pense à toi très fort. Là on en est à l’essorage, et je t’ai
pas parlé au moins depuis le prérinçage. Tu m’as manqué mon bébé.» Dans ce
monde infecté par la niaiserie, vous êtes le dernier bastion de la raison et de
l’intelligence. Célibataires, ne vous cachez pas, soyez fier et marchez tête
haute.
Enfin, pas trop haute non plus. Evitez de marcher sur les lignes,
on ne sait jamais Si quelqu’un venait vous offrir un nounours qui fait "Je
t’aime !" quand on lui appuie dessus, vous n’iriez pas jusqu’à refuser, quand
même ?